Tirage - Fête foraine
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Tirage 2015 - Discours du payernois du dehors

Très chers Amis tireurs !

C’est bien un honneur, un plaisir mais aussi une grande responsabilité que de capter et de conserver votre attention entre la poire et le fromage, un jour où vous auriez certainement mieux à faire que de méditer avec moi sur la brièveté de l’existence ou les vicissitudes de la vie politique helvétique. Mais attention : la tradition constitue un contrefort essentiel de la Société des Tireurs à la cible, plus solide que ceux de l’Abbatiale, alors que le toast à la Patrie en est le pinacle. Il s’agit de s’exécuter. Je vous rappelle donc qu’il sera de bon ton de lancer en l’air les morceaux bicolores de vos serviettes préalablement dépiotées à chaque fois que l’orateur, en l’occurrence votre serviteur, vous interpellera par la formule désormais consacrée : « Chers Amis Tireurs ». Par ailleurs, l’activité qui consiste à rassembler ces confettis improvisés de manière à disposer en tous temps de la munition nécessaire, vous permettra d’occuper constructivement les longues phases ennuyeuses durant lesquelles vous serez censés me manifester une attention si ce n’est sincère, à tout le moins polie et m’éviter un spectacle de mines piteuses. Ah oui : vous remarquerez quelques contrepèteries au fil de mon laïus. C’est un petit snobisme que je m’autorise aujourd’hui. Toutefois, afin que même les moins vigousses ou les plus étertis d’entre nous puissent aussi en profiter, je les marquerai discrètement d’une petite mimique…

Chères amies tireuses ! Ah non : cela n’est pas possible car, au cas où cela ne vous aurait pas frappé, il n’y a pas de femmes admises dans notre vénérable Société des Tireurs à la cible. Je repère déjà certains d’entre vous qui se disent : « Mon Dieu, il attaque un sujet tabou d’entrée de jeu ! Mais où a-t-il pêché ces lubies ?». Oui, ce sont les mêmes qui, à la maison prétendent à leur moitié : « Non, si cela ne tenait qu’à moi, le Tirage serait pleinement ouvert aux filles, bien sûr ! » et qui, autour d’un verre de blanc au bar de la Jeunesse proclament haut et fort : « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de nos fegnioles aux Tireurs, j’vous demande un peu ? ». Et bien vous pourrez désormais me citer lorsque vous aurez ce genre de discussion dans votre chaumière. Sans misogynie ni machisme aucun, quel mal trouverait-on à vouloir passer deux jours avec nos amis, certains que l’on ne rencontre qu’à cette occasion ? Pourquoi ne pourrions-nous pas célébrer, entre nous, les armes et le tir ? Et enfin, devons-nous vraiment nous contraindre à rabaisser la lunette des toilettes au Stand du Vernex ? Non, Chers amis tireurs, non ! Notre vénérable société est une confrérie d’hommes et mon avis est qu’il doit en rester ainsi. Heureusement, les jeunes filles gardent toujours leur cœur pour le vaincu… A titre de compensation pour elles, nos épouses et amies que nous adorons, je propose que nous prenions ici solennellement l’engagement de ne jamais postuler dans une société de paysannes ou de revendiquer une quelconque appartenance à la « Gym-dame ». De même, ce sera à regret que nous laisserons la maison à nos femmes pour leur soirées entre filles, nous obligeant ainsi à aller jouer au poker avec des potes, à notre corps défendant. Marché conclu.

Nous parlions de traditions, Chers amis tireurs. Or, j’ai remarqué que ce qui fait le plus débat parmi les non-membres de notre vénérable société est sa traditionnelle devise : « Nos plaisir sont les armes ». Des pacifistes doctrinaires aux non-francophones, d’aucuns ne comprennent pas le sens de cette formule. Comment peut-on trouver de la joie dans un objet à l’esthétique discutable et dont la fonction première consiste en la destruction de l’autre ? L’arme, bien plus que le simple vecteur de celle-ci, est devenu le symbole même de la violence, lequel ne saurait être associé à l’idée de plaisir. Mon activité professionnelle m’amène sur divers théâtres militaires d’opérations : citons dans les derniers mois le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine, le Pakistan, le Mali, le Sud-Soudan ou Israël. Et bien, Messieurs, je vous confirme que, là-bas, les armes ne sont généralement pas un plaisir. Enfants-soldats, djihadistes, rebelles et armées régulières, contrebandiers ou autres criminels de toutes sortes, le langage des armes est leur espéranto et la plupart sont parfaitement bilingues ! Entre eux, des populations civiles, des parents, des enfants, des intellectuels et des gens simples ne demandent qu’à vivre en sécurité. Notre traditionnelle devise en est-elle pour autant décalée ou indécente ? Et bien justement pas ! Nos ancêtres ont lutté et travaillé pour nous remettre un pays stable où il fait bon vivre, un coin de terre où l’on peut se permettre d’avoir les armes comme plaisir. Soyons en fiers. Jouissons-en et après les douilles, vidons les carafons ! Il reste, en outre, le vieux principe de la dissuasion et il me semble bon, sans ostentation exagérée mais avec toute la fermeté nécessaire, de démontrer concrètement la volonté de défense du peuple suisse et sa capacité à assumer cette position… par l’usage des armes si nécessaire. « Nos plaisirs sont les armes »… Pourvu que cela dure !

Si nous le souhaitons ainsi, restons conscients de la fragilité de ces équilibres. En tant que père de famille, si j’étais cantonné dans un camp de réfugiés à Juba, capitale du Sud-Soudan, le plus jeune état du monde et l’un des plus pauvres, avec les soucis quotidiens de soustraire mes enfants à la violence ambiante et de leur procurer ne serait-ce qu’un repas par jour (et je ne parle pas encore de les instruire), moi aussi je n’aurais de cesse de tenter de traverser le désert et la Méditerranée car je saurais que, de l’autre côté, les gens vivent bien. Oui, nous vivons très bien, dans un environnement sûr. Tant qu’à quelques heures d’avion, on constatera de telles injustices, on ne pourra parler d’une quelconque paix. Evidemment, la Suisse n’a pas pour mission divine de sauver le monde. Toutefois, l’opulence de ce banquet et le fait que nous soyons plusieurs centaines de tireurs ce week-end à nous promener pacifiquement dans Payerne avec une arme de guerre en bandoulière, doit nous rappeler à nos devoirs. La meilleure manière d’agir est de traiter les problèmes à leurs racines, là où ils se développent. Par exemple, notre armée a trois missions constitutionnelles dont parmi elles, la contribution militaire à la promotion de la paix. A l’heure où je vous parle, 300 officiers, sous-officiers et soldats de l’armée suisse sont en service sur mandat de l’ONU ou de l’OSCE sur 16 théâtres d’opérations. Ils sont grandement appréciés par la communauté internationale et jouent un rôle positif dans la résolution des crises. La participation personnelle à de tels engagements (j’ai des flyers à la sortie!) ou, simplement, un soutien politique et financier indéfectible aux engagements de notre armée à l’étranger sont des éléments essentiels pour la politique de sécurité de la Suisse. Dans un monde globalisé, c’est aussi en agissant loin et de manière systémique que l’on défend son pays.

Nous avons maintenant beaucoup parlé de tradition et je ne saurais conclure sans avoir vous avoir dit tout le mal que je pense de cette affligeante initiative visant à changer notre hymne national. L’élégance de sa mélodie, la vivacité de son rythme ou la modernité de ses paroles importent bien peu. Il s’agit d’un symbole et on ne touche pas à ce genre de symbole pour d’aussi futiles motifs.

Afin toutefois de terminer sur une note positive et artistique, je vais maintenant vous offrir une conclusion musicale. Le cœur des « y’en a.com », sous la direction de Jacques Perrin, va se lever et vous interpréter son fameux hymne : je vous demande, Chers amis tireurs, de vous lever et de tous le reprendre en choeur !

Vive les Tireurs à la cible, notre société,
vive Payerne, notre ville et
vive la Suisse, notre patrie !

Santé !

Allez, une petite dernière : ce coup de blanc m’a grisé !

                                                                                                                                                        Laurent Husson

Anciens discours